
Dans son dernier ouvrage « Le désir du vin à la conquête du monde » aux éditions Fayard, Jean Robert Pitte nous offre un tour du monde aussi savant que savoureux de la carte des vins. Mais le savoir et la saveur n'ont-ils pas des racines proches?
Dans ce livre, on en apprend autant sur le vin que sur l'universitaire, homme entreprenant qui écrit sur la géographie culturelle et la gastronomie, qui signe des essais courageux, qui, lorsqu'il en était encore récemment le Président, redonne à la Sorbonne son rayonnement, avec la première implantation française à Abu Dhabi... et qui transmet les secrets et les joies du bœuf bourguignon lorsqu'il séjourne au Japon... Rien ne semble arrêter Jean Robert Pitte. A n'en pas douter, il est de la race des universitaires français entrepreneurs et inventifs, osant les remises en cause et s'affranchissant des conservatismes pour servir les projets les plus audacieux. C'est pour tout cela que son livre est passionnant car le vin a toujours été et sera toujours une affaire d'entrepreneur.
L'image de Robert Mondavi en est un exemple. Il a été l’un des touts premiers à croire en la bonne étoile de la Napa Valley. Il n'a pas hésité non plus à voyager pour apprendre les bonnes pratiques des autres. Les moines mexicains qui ont planté la Vitis Vinifera en Californie étaient aussi des voyageurs... et des entrepreneurs. Il en est de même en Chine où les missionnaires chrétiens implantèrent les premiers vignobles pour les nécessités du culte. Idem avec la viticulture néo-zélandaise où le pasteur Samuel Marsden plante en pionnier les premiers pieds vigne. Si « derrière tous les grands vins, se cache la main d'un moine », comme le rappelle Jean François Gautier dans son admirable « civilisation du vin » (éditions Que sais-je), c'est aujourd'hui celle d'un entrepreneur qui préside à l'audace et à la conquête du monde.
En général, l'entrepreneur est soit un notable bien implanté sur ses terres et cultivant jalousement sa notoriété locale, soit un nomade partant à la conquête des marchés mondiaux et à la recherche permanente d'une compétitivité globale. Or, c'est justement la fusion de ces deux logiques que doit réaliser le producteur de vin lorsqu'il désire entreprendre à l'échelle mondiale. L'alchimie n'est pas simple. Conserver ses assises locales tout en bâtissant une marque d'envergure mondiale est le secret des terroirs bien nés... et des entrepreneurs forcenés. Faire du vin est un métier artisanal, mais faire reconnaître son vin au monde entier est un acte entrepreneurial. Les grands vins sont la modernité même. Ils associent une forte assise locale et une forte emprise mondiale. Le grand cru est par essence « glocal ». Il concilie une logique patrimoniale généralement adossée à une famille et une logique entrepreneuriale nécessaire pour conquérir le monde.
«L'avenir est au terroir» dit Jean Robert Pitte, à condition qu'il n'enferme pas les producteurs locaux dans leurs travers égocentrés : moi, ici et maintenant, je suis le centre de l'univers. Le terroir ne vaut que s'il rayonne, que s'il s'ouvre à l'autre. « L'universel, c'est local sans les murs » disait Miguel Torga. Sans trahir la pensée de Jean Robert Pitte, nous ajouterons que l'universalité du vin, c'est le terroir sans le corporatisme du lieu!
Olivier TORRES Professeur d'entrepreneuriat à l'EM. LYON Business School
Olivier TORRES Professeur d'entrepreneuriat à l'EM. LYON Business School